Karine Lévesque, pédagogie et jardinage

Enseignante à l’école Louis-Joseph-Papineau en Formation préparatoire au travail auprès d’élèves dysphasiques sévères, Karine Lévesque est à l’origine du projet des Jardins des Patriotes visant l’apprentissage de compétences professionnelles par la gestion d’un jardin productif en milieu scolaire. Le projet permet en outre de tisser des liens entre l’école et la communauté pour améliorer l’accès à une alimentation saine et juste des citoyens du quartier Saint-Michel. Rien de moins ! Dans ce portrait, elle nous raconte cette première année pleine de belles histoires et la façon dont ce projet a changé sa vie, à elle aussi.
 
Le projet des Jardins des Patriotes a fait l’objet d’un descriptif détaillé sur le site Jardiner mon école. Vous y retrouverez toutes les informations sur son fonctionnement ou les méthodes pédagogiques utilisées.  

 Portrait de Karine Lévesque. Crédit photo: Les Jardins des Patriotes.

Genèse du projet

Passionnée par l’enseignement, depuis 2002 Karine dévoue sa carrière aux enfants atteints de troubles de l’apprentissage. Elle démarre en 2002 en centre jeunesse auprès de jeunes délinquants. Elle se dirige ensuite vers les enfants atteints de troubles du comportements dans l’enseignement primaire où elle apprend à travailler avec des jeunes atteint d’autisme, de déficience intellectuelle ou de dysphasie. Depuis maintenant cinq ans, elle travaille à l’école Louis-Joseph Papineau dans le quartier Saint-Michel à Montréal. Cette école accueille plus de 1000 élèves sous un programme d’enseignement régulier. Elle accueille également cinq classes dont le programme est spécialement adapté pour des élèves atteint de différents troubles de l’apprentissage. Karine s’occupe, elle, de 11 adolescents dysphasiques (atteints de troubles du langage). Son cours s’inscrit dans une démarche professionnalisante, dont l’objectif est de permettre aux jeunes d’obtenir les compétences nécessaires pour rejoindre le marché du travail (on parle de Formation Préparatoire au Travail).

L’école Louis-Joseph Papineau bénéficie d’un beau terrain, dont une bonne partie est malheureusement inutilisée et recouverte de gazon. « Il n’y avait aucun aménagement, aucun endroits où s’asseoir, rien. Les élèves ne s’y rendaient jamais. C’était clairement un espace perdu.’ indique Karine qui y voit rapidement un champ de possibles. ‘Mes jeunes passent trop de temps à l’intérieur, entre quatre murs bétonnés, sans fenêtre. Ils ont une énergie folle à cet âge et un réel besoin de sortir ». En 2015, Karine a la bonne idée de s’inscrire à l’école d’été sur l’agriculture urbaine. Cette semaine intensive lui permettra de structurer un peu mieux son projet et d’envisager de reconvertir cette grande étendue gazonnée derrière l’école. Le véritable déclic se fera lors d’une visite du Cégep Marie-Victorin. « Eux ils ont une ferme mais ce ne sont pas les élèves qui s’en occupent, ce sont les employés puis une firme indépendante ». Voyant tout le potentiel qu’un tel projet pourrait avoir pour ses élèves et son école, Karine se décide à préparer le lancement des Jardins des Patriotes à l’école Louis-Joseph Papineau.

L’organisme ‘Ca pousse’ a prêté main forte pour initier les élèves aux techniques de jardinage. Crédit photo : Les Jardins des Patriotes.

Une démarche entièrement intégrée

De l’idée au concret, Karine voulait que le cheminement soit fait par les élèves. Elle les a donc mis en situation. « Je me suis demandé comment intégrer une ferme urbaine au secondaire par le biais des cours que je donne. J’ai imaginé un scénario tiré d’un film de science-fiction : on est à Montréal et tout d’un coup un dôme se pose sur l’île. Il n’y a plus de ponts, plus de bateaux, plus d’aéroport, rien. Mes élèves en sont très vite venu à la conclusion qu’il allait être nécessaire de nourrir la ville. Comment ? En commençant à cultiver sa propre nourriture. En commençant par quoi ? En plantant des graines... qu’ils allaient faire pousser eux-même ! Oui, mais en hiver, comment faire puisque rien ne pousse dehors ? Il sont venus avec l’idée d’une serre ! Et comment faire ça ? En faisant des plans, en la construisant ensemble, etc. »

C’est sur base de cette réflexion menée avec ses élèves que Karine a su intégrer plusieurs composantes de l’agriculture urbaine dans ses cours. En mathématique ? On apprend la géométrie en faisant des plans ou en mesurant l’espace entre chaque plantes. En biologie ? On apprend les variétés de fruits et légumes et les insectes bénéfiques au jardin. En cuisine ? On apprend les règles essentielles d’hygiène tout en apprenant à transformer sa production, etc. C’est là que réside toute la force de son programme : apprendre des compétences utiles pour le domaine du travail en intégrant toutes les composantes de l’agriculture urbaine. En bonus : il permet à ses élèves de sortir de la classe, de prendre un bol d’air, de se dépenser... Et à chacun de découvrir son plein potentiel. 

Les élèves en plein travail au jardin. Crédit photo: Les Jardins des Patriotes.

Acceptation et lancement

Après quelques déboires administratif, le projet de Karine a finalement reçu un soutien favorable de l’école et de l’administration. Des craintes quant à la pollution du sol avaient été émises mais ce sont finalement avérées non fondées après des analyses en laboratoire. Pour leur lancement, les Jardins des Patriotes ont reçu une aide importante de plusieurs organismes, permettant l’achat du matériel de base, des semis, et même de créer quelques emplois d’été pour permettre à des élèves de s’occuper du jardin pendant la fermeture estivale.

Mais l’une des plus grosses difficultés aura été de parvenir à gérer tous ces projets simultanément avec (seulement) 24 heures dans une journée ! Pleine d’idées, Karine pourra compter cette année sur l’aide de Guillaume, l’un des collaborateurs du projet ‘Les racines de l’Île’. Travaillant pour le PARI Saint-Michel / Eco Quartier Saint-Michel, Guillaume reprendra une bonne partie de la charge de travail liée à l’entretien du jardin grâce à une subvention du Réseau Réussite Montréal (RRM). Là où Karine pourra consacrer son temps à de nouveaux projets. 

S’épanouir par l’agriculture urbaine

Pour parler de ce que le projet a pu changer dans la vie de ses jeunes, elle prend en exemple l’un de ses élèves pour qui le changement a été radical. Sébastien (dont le Journal de Montréal a consacré une partie de cet article) est atteint de troubles du langage et a trouvé une réelle vocation grâce à ce projet. «Quand je l’ai reçu en 2015, on me disait qu’il était turbulent et qu’il n’arriverait pas à terminer l’école. Mais je voyais son potentiel, c’est un garçon rapide d’esprit, fort physiquement, qui a besoin de se dépenser. Je l’ai tout de suite pris sous mon aile, je l’ai motivé.» indique Karine. « Il était habitué à des retards fréquents, il ne se levait pas le matin, il avait un taux d’absentéisme élevé. Le programme qu’on a mis en place à l’école l’a réellement motivé. En une année, on l’a vu s’épanouir, sourire, être fier de lui. C’était beau. Il s’est mis à démarrer des semis chez lui et à gérer le potager familial avec sa grand-mère. En septembre, il est revenu me voir en me disant qu’il s’était trouvé un travail sur un marché à Montréal. Aujourd’hui, ça le motive à passer son permis de conduire pour pouvoir gérer les livraisons. Ça a complètement changé sa vie ! » souligne Karine, fière de voir tant de retombées positives pour ses étudiants.

Mais Sébastien n’est pas le seul pour qui cette expérience a été révélatrice. La vision de Karine a également changé sur ses propres capacités. Aujourd’hui, elle se sent encore plus capable de soulever des montagnes ! «Je commence à donner des conférences sur le travail qu’on fait avec les jeunes aux Jardins des Patriotes. Je n’avais jamais donné de conférences avant ça ! (rires). Puis mes enfants sont super fiers. Ça les inspirent, ils viennent avec moi au jardin l’été pour cueillir ou m’aider à arroser. »

Un livre en chemin

Parmi les nouveaux projets : le partage de son expérience ! Après cette première année passée à développer son programme pédagogique, Karine s’est rendu compte qu’il serait certainement utile à d’autres enseignants. Pendant une année, Karine a donc planché sur l’écriture d’un guide pratique et pédagogique pour le démarrage de jardins en milieu éducatif. « Je veux vraiment rendre ce guide très pratique pour les enseignants, c’est ce qu’ils veulent. La théorie ça se trouve sur Internet. Ici on va plutôt orienter le guide sur les types d’activités pédagogiques réalisables en classe, la gestion d’un groupe d’élèves, la gestion d’un budget, les manières de trouver des aides financières et de rédiger des demandes de subvention, etc. On sera le plus complet possible pour permettre à d’autres de se lancer ! » Une très bonne nouvelle pour celles et ceux qui souhaiteraient démarrer un tel projet dans leur école mais ne savent pas par où commencer.

Conférences et récompense

Toujours prête à partager son expérience, Karine est aujourd’hui invitée un peu partout pour raconter la démarche qu’elle entreprend avec les Jardins des Patriotes et discuter des réussites et des difficultés que représente un tel projet. 

Ce vendredi 31 mars 2017, elle était d’ailleurs l’une des invitées du 22e colloque de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal pour y donner une conférence sur ce projet et y parler de l’intégration du jardinage en milieu scolaire aux côtés d’Eric Duchemin, Directeur scientifique du Laboratoire sur l’agriculture urbaine et professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. En fin de journée elle s’est vue remise le prix Léo-Guindon, remis chaque année à quelques enseignants. 

Comme l'a indiqué la présidente de l'Alliance des professeurs, madame Catherine Renaud, au moment de lui remettre le prix Léo-Guindon, « grâce aux jardins qu'elle a mis en place avec ses élèves pour nourrir les habitants du quartier Saint-Michel où elle enseigne, Karine Lévesque a aussi réussi à alimenter leur espoir, à développer leur goût pour l'engagement, ce qui a contribué à une diminution du décrochage scolaire, des retards et de l'absentéisme dans ses cours. Ce genre d'initiative est un exemple extraordinaire d'engagement ! »

Alors, si vous souhaitez démarrer votre projet, Karine vous le dit : «GO. Allez-y. Appelez-moi tout de suite, je vous conseillerai ! ».